Annexes

 

Le pré est vénéneux mais joli en automne

Les vaches y paissant

Lentement s'empoisonnent

Le colchique couleur de cerne et de lilas

Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la

Violâtres comme leur cerne et comme cet automne

Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne

Les enfants de l'école viennent avec fracas

Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica

Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères

Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

Le gardien du troupeau chante tout doucement

Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent

Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne

 

                                                                                  Guillaume Apollinaire Les Colchiques

 

 

 

 

 

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge

D'un luxe miraculeux

Et fait surgir plus d'un portique fabuleux

Dans l'or de sa vapeur rouge

Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes

Allonge l'illimité

Approfondit le temps, creuse la volupté

Et de plaisirs noirs et mornes

Remplit l'âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle

De tes yeux, de tes yeux verts

Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers...

Mes songes viennent en foule

Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige

De ta salive qui mord

Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remords

Et charriant le vertige

La roule défaillante aux rives de la mort !

 

                                                                                 Baudelaire, Les Fleurs Du Mal, Le Poison

 

 

« A présent donc, car tu sais ce que je suis venu t’annoncer, adieu ; tâche de supporter le plus aisément possible ce qui est inévitable. » Et en même temps il se retourna, fondant en larmes, pour se retirer. Alors Socrate levant les yeux vers lui : « Adieu à toi aussi, dit-il ; je ferai ce que tu dis. » Puis s’adressant à nous, il ajouta : « Quelle honnêteté dans cet homme ! Durant tout le temps que j’ai été ici, il est venu me voir et causer de temps à autre avec moi. C’était le meilleur des hommes, et maintenant encore avec quelle générosité il me pleure ! Mais allons, Criton, obéissons-lui ; qu’on m’apporte le poison, s’il est broyé, sinon qu’on le broie. » LXVI. — A ces mots, Criton fit signe à son, esclave, qui se tenait près de lui. L’esclave sortit et, après être resté un bon moment, rentra avec celui qui devait donner le poison, qu’il portait tout broyé dans une coupe. En voyant cet homme, Socrate dit : « Eh bien, mon brave, comme tu es au courant de ces choses, dis-moi ce que j’ai à faire. — Pas autre chose, répondit-il, que de te promener, quand tu auras bu, jusqu’à ce que tu sentes tes jambes s’alourdir, et alors de te coucher ; le poison agira ainsi de lui-même. » En même temps il lui tendit la coupe. Socrate la prit avec une sérénité parfaite, sans trembler, sans changer de couleur ni de visage ; mais regardant l’homme en dessous de ce regard de taureau qui lui était habituel : « Que dirais-tu, demanda-t-il, si je versais un peu de ce breuvage en libation à quelque dieu ? Est-ce permis ou non ? — Nous n’en broyons, Socrate, dit l’homme, que juste ce qu’il en faut boire. — J’entends, dit-il. Mais on peut du moins et l’on doit même prier les dieux pour qu’ils favorisent le passage de ce monde à l’autre ; c’est ce que je leur demande moi-même et puissent-ils m’exaucer ! » Tout en disant cela, il portait la coupe à ses lèvres, et il la vida jusqu’à la dernière goutte avec une aisance et un calme parfaits. Jusque-là nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes ; mais en le voyant boire, et quand il eut bu, nous n’en fûmes plus les maîtres. Moi-même, j’eus beau me contraindre ; mes larmes s’échappèrent à flots ; alors je me voilai la tête et je pleurai sur moi-même ; car ce n’était pas son malheur, mais le mien que je déplorais, en songeant de quel ami j’étais privé. Avant moi déjà, Criton n’avait pu contenir ses larmes et il s’était levé de sa place. Pour Apollodore, qui déjà auparavant n’avait pas un instant cessé de pleurer, il se mit alors à hurler et ses pleurs et ses plaintes fendirent le coeur à tous les assistants, excepté Socrate lui-même. « Que faites-vous là, s’écria-t-il, étranges amis ? Si j’ai renvoyé les femmes, c’était surtout pour éviter ces lamentations déplacées ; car j’ai toujours entendu dire qu’il fallait mourir sur des paroles de bon augure. Soyez donc calmes et fermes. » En entendant ces reproches, nous rougîmes et nous retînmes de pleurer. Quant à lui, après avoir marché, il dit que ses jambes s’alourdissaient et il se coucha sur le dos, comme l’homme le lui avait recommandé. Celui qui lui avait donné le poison, le tâtant de la main, examinait de temps à autre ses pieds et ses jambes ; ensuite, lui ayant fortement pincé le pied, il lui demanda s’il sentait quelque chose. Socrate répondit que non. Il lui pinça ensuite le bas des jambes et, portant les mains plus haut, il nous faisait voir ainsi que le corps se glaçait et se raidissait. Et le touchant encore, il déclara que, quand le froid aurait gagné le coeur, Socrate s’en irait. Déjà la région du bas-ventre était à peu prés refroidie, lorsque, levant son voile, car il s’était voilé la tête, Socrate dit, et ce fut sa dernière parole : « Criton, nous devons un coq à Asclépios ; payez-le, ne l’oubliez pas. — Oui, ce sera fait, dit Criton, mais vois si tu as quelque autre chose à nous dire. » A cette question il ne répondit plus ; mais quelques instants après il eut un sursaut. L’homme le découvrit : il avait les yeux fixes. En voyant cela, Criton lui ferma la bouche et les yeux. »

                                                                                                                                                                                        Le Phédon, Mort de Socrate

 

 

[...]

 _ Voila .

 _ Ô résurrection ! ... Mais :

 _ Tu es sûr que ce ne sont pas des cailloux ? demanda l’autre.

 Il y avait beaucoup de morceaux de plâtre par terre.

 _ Donne ! dit Katow

 Du bout des doigts, il reconnut les formes Il les rendit- les rendit-serra plus fort la main qui cherchait à nouveau la sienne et attendit tremblant des épaules, claquant des dents. " Pourvu que le cyanure ne soit pas décomposé malgré le papier d'argent" pensa t-il. La main qu'il tenait tordit soudain la sienne et comme s'il eût communiqué par elle avec le corps perdu dans l'obscurité il sentit que celui-ci se tendait. Il enviait cette suffocation convulsive. Presque en même temps, l'autre : un cri étranglé auquel nul ne prit garde. Puis plus rien. Katow se sentit abandonné.

 

                                                                                André Malraux, La condition humaine

 

 

[...] _ J'ai soif !...oh ! J’ai bien soif ! Soupira t-elle. _ Qu’as-tu donc ? dit Charles qui lui tendait un verre. _ Ce n'est rien ! ... Ouvre la fenêtre .... J’étouffe ! Et elle fut prise d'une nausée si soudaine qu'elle eut à peine le temps de saisir son mouchoir sous l'oreiller. _ Enlève-le ! dit-elle vivement; jette-le ! Il la questionna ; elle ne répondit pas. Elle se tenait immobile de peur que la moindre émotion ne la fît vomir. Cependant elle sentait un froid de glace qui lui montait des pieds jusqu'au coeur. _ Ah ! Voila que ça commence ! murmura-t-elle _ Que dis-tu ? Elle roulait sa tête avec un geste doux plein d'angoisse et tout en ouvrant continuellement les mâchoires comme si elle eût porté sa langue quelque chose de très lourd. A huit heures les vomissements reparurent. Charles observa qu'il y avait au fond de la cuvette une sorte de gravier blanc attaché aux parois de la porcelaine. _ C'est extraordinaire ! C’est singulier! répéta-t-il Mais elle dit d'une voix forte: _ Non tu te trompes ! Alors délicatement et presque en la caressant il lui passa la main sur l'estomac. Elle jeta un cri aigu. Il se recula tout effrayé. Puis elle se mit à geindre, faiblement d'abord. Un grand frisson lui secouait les épaules et elle devenait plus pâle que le drap ou s'enfonçaient ses doigts crispés.

Son pouls, inégal était presque insensible maintenant. Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre qui semblait comme figée dans l'exhalaison d'une vapeur métallique. Ses dents claquaient, ses yeux agrandis regardaient vaguement autour d'elle et à toutes les questions, elle ne répondit qu'en hochant la tête; même elle sourit deux ou trois fois. Peu à peu ses gémissements furent plus forts. Un hurlement sourd lui échappa ; elle prétendit qu'elle allait mieux et qu'elle se lèverait tout à l’heure. Mais les convulsions la saisirent ; elle s'écria : _ Ah ! C’est atroce, mon Dieu ! Il se jeta à genoux contre son lit. _ Parle ! Qu’as-tu mangé ? Réponds, au nom du ciel ! [...] Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. La douceur de cette sensation surchargeait sa tristesse ; il sentait tout son être s'écrouler de désespoir à l'idée qu'il fallait la perdre quand au contraire elle avouait pour lui plus d'amour que jamais ; et il ne trouvait rien ; il ne savait rien, il n'osait l'urgence d'une résolution immédiate achevant de le bouleverser. Elle en avait fini, songeait-elle avec toutes les trahisons, les bassesses et les innombrables convoitises qui la torturaient. [...] _ Oh ! Comme tu as de grands yeux, maman ! Comme tu es pâle ! Comme tu sues ... Sa mère la regardait. _ J'ai peur ! dit la petite en se reculant. Emma prit sa main pour la baiser ; elle se débattait. _ Assez ! Qu’on l'emmène ! s'écria Charles, qui sanglotait dans l'alcôve. Puis les symptômes s'arrêtèrent un moment. [...] Le confrère ne fut nullement de cette opinion et n'y allant pas, comme il le disait lui-même par quatre chemins, il prescrivit de l'émétique afin de dégager complètement l'estomac. Elle ne tarda pas à vomir du sang. Ses lèvres se serrèrent davantage. Elle avait les membres crispés, le corps couvert de taches brunes, et son pouls glissait sous les doigts comme un fil tendu comme une corde de harpe près de se rompre. Puis elle se mit à crier horriblement. [....] Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. Sa langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux en roulant pâlissaient comme deux globes de lampe qui s'éteignent à la croire déjà morte sans l'effrayante accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux comme si l'âme eût fait des bonds pour se détacher. [...] Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus !

 

                                                                                                Flaubert, Madame Bovary

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